23 février 2018

Marie-Lyne Brunet: ambassadrice de la persévérance scolaire

JCCM

Marie-Lyne Brunet connaît Je Passe Partout comme le fond de sa poche ! D’abord intervenante, puis successivement membre du conseil d’administration, coordonnatrice, relationniste et directrice de l’organisme, elle est devenue une véritable ambassadrice de la persévérance scolaire dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal. Au fil des ans, elle a remporté de nombreux prix et signes de reconnaissance importants. Le leadership de Marie-Lyne permet une visibilité hors du commun à l’organisme, ce qui lui permet d’attirer rayonnement et crédibilité.

​Parlez-nous un peu de l’organisme Je Passe Partout...

Je Passe Partout es né de la communauté, il y a 30 ans, par des gens du CLSC et des intervenants jeunesse qui constataient que dans Hochelaga-Maisonneuve, il y avait un véritable problème de décrochage scolaire, plus important que dans d’autres secteurs de Montréal. Au départ, le projet a démarré comme un service de prévention dès le début du primaire. Le but était de mettre en place une structure, en collaboration avec les écoles, pour aider les élèves en difficulté, et ce gratuitement. La particularité de l’organisme, c’est qu’il fonctionne par référence. Donc ce sont les enseignants, les écoles, les organismes et les partenaires sociaux qui vont cibler les élèves en plus grande difficulté et qui vont nous les référer. On rencontre près de 600 jeunes et 100 familles par semaine via nos différents services au sein de l’organisme. Tous ensemble, c’est-à-dire nous, les écoles et les familles, nous faisons notre bout de chemin afin d’aider ces jeunes à développer des outils et la motivation qui les aidera à persévérer dans leur parcours scolaire. On travaille avec eux et avec les forces du milieu. 

Aujourd’hui, nous avons une cinquantaine d’employés et une vingtaine de bénévoles, répartis sur dix points de services dans l’Arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, qui nous permet d’offrir des interventions soutenues, efficaces et personnalisées. 

Qu’est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans un projet d’aussi grande envergure?

J’ai fait un baccalauréat en enseignement primaire/ préscolaire à l’UQAM. Habitant le quartier, je voulais vraiment faire mes stages ici. J’étais tombée en amour avec les enfants du quartier qui ont des besoins immenses et qui ont tellement d’amour à donner. Cependant, je voyais que, dans la façon dont le système scolaire est fait, on en échappait. J’étais jumelée à des enseignants incroyables, mais on n’y arrivait pas. Souvent ce que je réalisais, c’est que le décrochage des enfants n’était pas nécessairement relié à des difficultés scolaires, mais plutôt le poids de vivre dans un environnement vulnérable, avec tout le stress qui y est relié. C’est toute cette lourdeur qui fait que ces jeunes ne voient pas l’école comme une priorité mais un fardeau de plus, comme quelque chose qui n’est pas valorisant.

Quand j’ai fini mon baccalauréat, je me suis rendue compte que ce n’était pas dans le système scolaire que je pourrais aider ces jeunes, de la façon dont je voulais les aider. J’ai donc commencé à regarder ce qui se faisait dans le milieu communautaire et c’est là que je suis tombée sur l’organisme Je Passe Partout. J’ai eu un coup de coeur pour l’organisme, qui allie ma passion de l’éducation mais aussi une intervention de proximité et humaniste. Ça fait maintenant 15 ans que j’y travaille. J’ai commencé en tant qu’intervenante et j’ai monté les échelons jusqu’à devenir la directrice générale. Depuis que je suis à la direction en 2011, nous avons triplé notre clientèle et nous nous sommes développés dans d’autres secteurs. 

Y a-t-il d’autres organismes comme le vôtre dans d’autres quartiers défavorisés de Montréal?

En fait, je préside le Regroupement des organismes communautaires québécois de lutte au décrochage (ROCLD). Nous sommes un regroupement national, et, sur les 63 membres, il y en a 33 qui sont à Montréal. Nous avons tous le même fond, c’est-à-dire une approche très informelle pour aller chercher les jeunes les plus en difficultés. Nous travaillons tous en complémentarité avec les écoles, mais certains organismes vont se concentrer sur l’éveil à la lecture , tandis que d’autres interviennent spécifiquement avec les décrocheurs ou les raccrocheurs par exemple. Mais, nous sommes un des seuls organismes qui a des points de service à l’intérieur des écoles. La plupart des autres organismes ont des espaces à l’extérieur des écoles et c’est là qu’ils reçoivent des jeunes. Tous ces organismes sont situés dans les quartiers où les besoins sont grands, mais puisqu’ils sont issus de la communauté, leur structure et leurs services sont propres à leur environnement.

Aujourd’hui, nous formons de plus en plus d’organismes sur notre approche en accompagnement scolaire et nos interventions en soutien familial, que nous avons développé depuis les 30 dernières années. Nous leur donnons des outils afin qu’ils puissent se structurer, sdévelopper. Au final, chaque organisme a sa couleur et répond au besoin de sa communauté. 

Depuis 30 ans maintenant que l’organisme existe, avez-vous vu des changements significatifs auprès des jeunes du quartier Hochelaga-Maisonneuve?

Ce qui aide énormément, c’est la connaissance des ressources. Dans le sens où les jeunes n’ont plus peur d’aller chercher de l’aide et ils savent que, s’ils ont besoin de quoi que ce soit, ils peuvent venir frapper à notre porte. Avant, ce n’était pas gagné d’avance! Même auprès des familles, nous avons vu des changements. Je n’ai jamais autant reçu d’appels directement de parents, qui se mobilisent pour demander de l’aide. On peut dire qu’il y a une reconnaissance du support que nous leur offrons. Ça fait toute la différence dans nos interventions, c’est tellement plus facile quand les jeunes et leurs parents ont confiance en nous et sont déjà prêts à se mettre au travail! En plus, on voit que le taux de décrochage scolaire a chuté de plus de 15% en moyenne dans les écoles secondaires du secteur dans les 10 dernières années. 

Avez-vous de nouveaux projets pour Je Passe Partout?

Notre défi à chaque année est d’aller trouver des fonds pour faire fonctionner nos services d’accompagnement scolaire de base. Alors aller chercher de l’argent pour de nouveaux projets, c’est encore moins évident. Donc, nous y allons avec parcimonie et équilibre et nous essayons d’être toujours à l’écoute des besoins des communautés où nous avons ancrage.

Par exemple, nous sommes plus présents dans les classes d’accueil et celle de langage depuis que leur nombre est en pleine croissance dans certains secteurs. Nous avons aussi un programme d’activités TIC (technologie de l’information et des communications), que nous avons commencé en 2000 dans les écoles du quartier, à l’époque où les jeunes et les familles suivies n’avaient pas accès à un ordinateur. Dans ce programme, nous faisons la démonstration aux jeunes du côté éducatif de ces technologies et comment les utiliser de façon positive. Nous les éduquons à l’importance de sécuriser les données ou même comment faire des recherches efficaces sur le Web, etc. Nous avons aussi commencé à faire des ateliers de robotiques avec les jeunes et des ateliers intergénérationnels où des aînés, qui sont aussi des étudiants libres du Cégep Maisonneuve, viennent faire la lecture aux jeunes sur Ipad. Nous continuons toujours d’innover pour encourager la persévérance et la réussite scolaire.

Pensez-vous, qu’un jour, nous pourrons résoudre le problème du décrochage scolaire?

Si c’était si simple, ça ferait longtemps que ça serait réglé! Il ne faut pas oublier que nous sommes jeunes dans le domaine de l’éducation au Québec. Cela ne fait que depuis les années 1960 que l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans et depuis les années 1980 qu’il y a des études sur le décrochage scolaire.

Le système scolaire n’est pas parfait. Il faudrait se poser de grandes questions, tous ensemble, sans mettre le focus tout le temps sur l’argent. Tant que nous n’aurons pas de vraies discussions fondamentales sur ce que nous voulons et ce dont nous avons besoin pour éduquer nos enfants, il y aura toujours du décrochage scolaire. En ce moment, le personnel éducatif est à bout de souffle et le système n’est pas fait pour certains types de jeunes. Et pas seulement pour les jeunes en difficulté, mais aussi pour les surdoués, les jeunes qui ont des difficultés d’adaptation, etc.. Il faudrait vraiment que le système se questionne et change sa façon de faire. 

Vous êtes la lauréate de la catégorie «Jeune leader du Québec: Responsabilité sociale» du Concours provincial ARISTA 2015; qu’est-ce que vous a apporté ce concours?

Cela m’a aidé à voir que nous pouvons agir tous ensemble dans un but commun. À Je Passe Partout, c’est dans nos valeurs de travailler en collaboration avec les milieux communautaires, scolaires, politiques et avec les parents. Pour nous, c’était ça notre réseau de collaboration, que nous étions encore loin du milieu des affaires. Dans le milieu communautaire, nous percevons souvent ce milieu comme des bailleurs de fonds potentiels, mais rarement comme de réels partenaires. Nous avions vraiment l’impression d’être un peu comme une sous-classe dans le système économique.  Je gère pourtant une organisation avec plus de 50 employés, bien plus que certaines PME !

En m’inscrivant au Concours provincial ARISTA dans la catégorie «Jeune leader du Québec: responsabilité sociale», en y étant reconnue et en gagnant, cela a vraiment donné une crédibilité à Je Passe Partout dans le milieu des affaires. Au final, nous nous sommes rendus compte qu’en restant nous-même et en prônant les valeurs de Je Passe Partout, nous pouvions être reconnus. Cela nous a amené une reconnaissance que nous n’avions pas ou moins avant et aussi un nouveau réseau de gens d’affaires qui ont entendu parler de nous.   

Questions «funky»

Quelle est la plus belle expérience que vous avez vécu grâce à Je Passe Partout?

J’en ai tellement!

Quand j’étais intervenante, je suivais une famille de cinq enfants. Et tour à tour, les jeunes avaient besoin d’aide. C’était une famille complexe, avec diverses problèmatiques, mais qui était très à l’écoute et qui voulait s’en sortir. Le seul jeune que je n’ai jamais suivi, qui avait pourtant des besoins, mais qui n’était pas référé, se sentait un peu rejeté. Au bout de trois ans d’intervention dans cette famille, je lui ai dit qu’il pouvait se joindre à nous pendant la période de travail à la maison, même s’il n’était pas référé. Au début, il était réticent et puis finalement, il a commencé à participer. Au final, j’ai réalisé qu’il n’avait pas vraiment de difficultés d’apprentissage, mais qu’il avait seulement besoin que quelqu’un lui donne un peu d’attention. Il s’est mis à dévorer les livres que je lui apportais et nous avons eu de très beaux échanges. Son intellect a explosé et à l’école, il s’est mis à performer. C’était vraiment beau parce que je les ai suivis longtemps et il a été mon coup de cœur dans cette famille, même s’il n’était pas formellement suivis par nos services. 

Quelle était votre matière préférée à l’école?

Quand j’étais au primaire, c’était le français. J’aimais beaucoup écrire et lire. Évidemment comme pas mal tous les enfants, j’aimais aussi beaucoup l’éducation physique, qui nous donnait l’impression de prendre une pause du travail.

À l’école, vous étiez quel genre d’élève?

J’étais très bonne à l’école et j’aimais ça. J’en faisais toujours plus que ce qui était demandé. J’étais souvent la chouchou des professeurs, vraiment cliché ! Mais, j’étais aussi très impliquée à l’école, en étant sur des conseils étudiants, des comités organisateurs de fêtes, etc. Je jouais aussi au basketball, j’animais des séances de conditionnement physique, je participais au ciné-club, etc. Dans le fond, c’est toute l’école que j’ai embrassée!