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Vanessa Kanga : créer les espaces que l’on attendait
DIVERSITÉ ÉQUITÉ ET INCLUSION
Nesrine Benhadj
Par

Nesrine Benhadj

JCCM - Jeune Chambre de commerce de Montréal

Gestionnaire de projet bénévole du comité marketing et création de contenu

À Montréal, le paysage culturel est riche, foisonnant, traversé par des festivals d’envergure internationale et des institutions solidement établies. Pourtant, malgré cette vitalité, certains récits circulent moins librement que d’autres. Certaines voix peinent encore à trouver des espaces durables où se déployer pleinement, au-delà des programmations ponctuelles ou des vitrines symboliques.

C’est dans cet intersection que s’inscrit le parcours de Vanessa Kanga.

Diplômée de l’Université de Montréal en économie et politique, puis en gestion internationale à l’ENAP, elle amorce sa carrière en 2008 au Carrefour Jeunesse-Emploi Côte-des-Neiges. Elle y travaille auprès de jeunes aux trajectoires parfois fragilisées, dans un quartier marqué par une grande diversité culturelle et socioéconomique. Elle observe alors, très concrètement, comment les systèmes institutionnels, économiques et culturels influencent les parcours individuels.

Artiste et musicienne depuis l’enfance, elle évolue naturellement entre deux univers : la rigueur analytique des politiques publiques et la sensibilité créative du milieu artistique. Mais rapidement, une question s’impose à elle : comment faire en sorte que les talents issus des communautés afrodescendantes ne soient pas seulement invités à participer, mais puissent réellement structurer l’espace culturel ?

« Il y a eu un moment où j’ai compris que l’espace culturel montréalais ne se transformait pas simplement par l’expertise ou la programmation, mais par la capacité à créer des ponts durables entre les artistes, les institutions et les publics ».

Créer des ponts, pour elle, signifie relier des artistes émergent·e·s afrodescendant·e·s aux réseaux institutionnels, faciliter la circulation d’œuvres entre Montréal, l’Afrique, l’Europe et les diasporas, et créer des collaborations qui dépassent les logiques de silo. Ce n’est pas seulement connecter des individus. C’est structurer des circulations entre milieux artistiques, décideur·euse·s culturel·le·s et communautés.


Structurer un espace de reconnaissance

En 2012, elle fonde le Festival Afropolitain Nomade. Le projet ne naît pas d’un «vide» au sens où aucun événement afrodescendant n’existait. Montréal accueille depuis longtemps des initiatives majeures, comme le Festival international Nuits d’Afrique. Mais Vanessa observe autre chose : un manque d’espaces transnationaux dédiés à des pratiques artistiques contemporaines afrodescendantes qui croisent disciplines, générations et territoires.

Elle constate que plusieurs artistes évoluent dans des réseaux fragmentés : certain·e·s reconnu·e·s à l’international, mais peu visibles localement, d’autres très actif·ve·s dans leur communauté, mais sans accès aux grandes scènes. Le Festival Afropolitain Nomade se positionne alors comme une plateforme de circulation et de reconnaissance croisée.

« Si l’espace n’existe pas dans la forme dont on a besoin, il faut parfois le créer, même si on n’a pas encore toutes les ressources ».

Pourquoi ne pas attendre une validation institutionnelle plus solide avant de se lancer ? Parce que, selon elle, attendre peut signifier laisser des carrières s’éteindre ou des récits rester invisibles. L’enjeu n’était pas seulement artistique, il était structurel : créer une scène où les artistes afrodescendant·e·s ne seraient pas seulement invité·e·s à titre exceptionnel, mais reconnu·e·s comme porteur·euse·s d’esthétiques contemporaines légitimes.

Depuis sa création, plus de 450 artistes issu·e·s des milieux des arts visuels, de la musique, de la performance et des arts interdisciplinaires ont été accompagné·e·s ou programmé·e·s dans le cadre du festival. Plusieurs y ont trouvé des collaborations internationales, des partenaires institutionnels ou un public élargi.

Le chemin, toutefois, n’a rien d’évident. Les défis financiers ont été concrets. Des années où le financement public tardait à arriver. Des périodes dans lesquelles la survie du projet reposait sur des partenariats fragiles et une mobilisation intense de bénévoles et de collaborateur·rice·s.

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«Il y a eu des moments où tout semblait reposer sur la confiance des artistes et l’énergie de l’équipe. Le financement ne suivait pas toujours immédiatement, mais l’engagement, lui, était là.»

Ce qui l’a convaincue de continuer malgré les difficultés, ce n’était pas l’ampleur médiatique, mais bel et bien la richesse des rencontres humaines. Voir des artistes talentueux·euses trouver enfin leur public ou encore des créateur·rice·s de différents continents qui ont développé des liens esthétiques et politiques, sont pour elle un levier de transformation puissant.

Apprendre le langage des institutions sans perdre sa voix

En mai 2024, Vanessa Kanga est nommée cheffe de la Division culture et bibliothèque de l’arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce. Cette nomination marque une étape importante : entrer au cœur de la machine institutionnelle.

Passer de l’entrepreneuriat culturel à la gestion publique implique un changement de posture. Il ne s’agit plus seulement de proposer des projets, mais de gérer des budgets, d’arbitrer des priorités et d’inscrire les actions dans des cadres réglementaires précis.

«Je ne pouvais plus fonctionner uniquement dans l’urgence créative ou dans une posture militante. Il fallait apprendre à dialoguer avec les codes institutionnels sans diluer ma vision.»

Elle développe alors une patience stratégique. Comprendre les processus administratifs. Identifier les marges de manœuvre. Inscrire le changement dans le temps long. Son rôle devient celui d’un pont conscient : traduire les besoins des artistes et des communautés vers l’institution, et rappeler à l’institution qu’elle doit évoluer pour rester pertinente pour la clientèle qu’elle sert.

Identité, légitimité et leadership

Être une femme noire, migrante et entrepreneure dans le milieu culturel québécois influence nécessairement sa trajectoire. Elle a ressenti, surtout au début, le poids d’une légitimité à prouver.

« Je me demandais si ma vision était perçue comme trop ambitieuse, trop différente, trop politique. »

Les barrières invisibles prennent des formes subtiles : une proposition accueillie avec scepticisme, puis valorisée lorsqu’elle est reformulée par une autre personne. Une impression d’être tolérée plutôt que pleinement intégrée. Des silences lors de certaines discussions stratégiques.

Plutôt que de s’épuiser à convaincre, elle choisit la constance. Produire des résultats. S’entourer d’allié·e·s. construire des projets solides. Et surtout, ne pas réduire sa vision pour rassurer.

Pour elle, un leadership inclusif ne se limite pas à afficher de la diversité dans une programmation. Il implique d’intégrer des voix diverses dans les espaces de décision, de revoir les structures de financement et d’accepter de questionner ses propres angles morts.

La vulnérabilité, loin d’être un risque, devient un outil. Reconnaître les limites, admettre les doutes, créer des espaces où les conversations difficiles peuvent avoir lieu. C’est ainsi qu’elle conçoit un leadership à la fois ferme et humain.

Au-delà du symbole

Lauréate du prix ARISTA 2024 dans la catégorie Jeune entrepreneure du Québec : arts et culture et lauréate du Mois de l’histoire des Noirs en 2025, Vanessa accueille ces distinctions avec lucidité.

Pour elle, le Mois de l’histoire des Noir·e·s ne doit pas être un simple moment de reconnaissance ponctuelle. C’est une occasion de célébrer les contributions passées et présentes, mais aussi de rappeler les déséquilibres persistants dans l’accès aux ressources, aux scènes et aux postes décisionnels.

Elle souhaite que cette période serve de levier pour instaurer des conversations continues, où l’on parle autant d’innovation contemporaine que de mémoire historique.

À une jeune femme afrodescendante qui douterait de sa place, elle dirait que cette place ne dépend pas d’une validation extérieure. Qu’elle existe déjà, même si les structures mettent du temps à la reconnaître. Et que, parfois, transformer l’espace est plus puissant que chercher à s’y conformer.


Transformer par l’individu

Lorsque la question lui est posée: qu’est-ce qui compte le plus, l’institution, la communauté ou les individus ? sa réponse est claire : les individus.

Parce qu’un·e individu·e qui gagne en confiance et en reconnaissance peut influencer son entourage. Une communauté structurée peut ensuite peser sur les institutions. Le changement, pour elle, est systémique, mais il commence toujours par des trajectoires humaines.

Si elle devait nommer une transformation urgente dans le milieu culturel montréalais, ce serait le passage du discours à l’action structurelle. Moins de gestes symboliques. Plus de réformes internes capables de modifier durablement les dynamiques de pouvoir.

Et si la jeune Vanessa pouvait observer la femme qu’elle est devenue aujourd’hui, elle serait peut-être surprise de constater que sa voix porte. Qu’elle a contribué à redessiner certains espaces. Et qu’elle n’a plus besoin de s’excuser d’être ambitieuse.

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